Les deux siècles de gouvernement de la maison d'Aviz (1386-1580) vont marquer l'apogée de la puissance et du rayonnement du Portugal. Ce petit pays, dont le relatif éloignement des principaux centres de l'histoire européenne, et même ibérique, avait constitué une des clés de son indépendance, devint paradoxalement l'instrument dont se allaient se servir les dynasties espagnoles et européennes pour créer des liens avec l'Afrique, l'Asie et l'Amérique.
La dynastie des Aviz
Jean I, qui régna de 1385 à 1433, s'assura une grande popularité grâce au mouvement de caractère quasi nationaliste qui avait abouti à la victoire d'Aljubarrota, et s'attacha au rétablissement progressif du pays, après la crise sociale et économique qui avait sévi au XIVe siècle.
Après que la paix eut enfin été rétablie avec la Castille en 1411, Jean I se lança dans une politique d'expansion vers les contrées situées juste au sud du Portugal. Un des axes de cette politique fut la reprise de la guerre contre les musulmans, par la conquête de Ceuta, au Maroc, en 1415. L'autre, à partir de 1419-1420, consista à lancer des expéditions maritimes pour occuper l'île déserte de Madère.
Ces deux axes furent à la fois contradictoires et complémentaires. Pendant environ soixante-quinze ans, la conquête territoriale par des moyens traditionnels prédomina incontestablement dans les cercles du pouvoir, et aboutit à quatre expéditions armées fort coûteuses, mais aux résultats généralement peu concluants. Cependant, ce même objectif stimula incidemment les explorations maritimes postérieures, menées au large des côtes méridionales du Maroc, dans l'idée d'attaquer l'ennemi par le flanc. Les aspects politiques des expéditions maritimes commencèrent progressivement à dépendre de leurs aspects économiques: Madère et les Açores (d'abord atteints en 1427) se révélèrent extrêmement riches d'un point de vue agricole; puis, dans les années 1440, les esclaves et l'or rendirent l'exploration des côtes de l'Afrique de l'Ouest très profitable. L'entreprise maritime acquit, elle aussi, progressivement une véritable légitimité sous le commandement de son principal instigateur, le prince Henri le Navigateur (mort en 1460), bien qu'elle restât, même dans l'esprit de ce dernier, subordonnée au projet de conquête du Maroc.
Le «Roi parfait»
Les priorités furent inversées et les explorations ne devinrent une entreprise vraiment nationale que sous le règne de Jean II (1481-1495), le «Roi parfait». Jean II abandonna le Maroc, qui avait été la principale préoccupation de son père, Alphonse V, surnommé à juste titre «l'Africain». Jean II abandonna également la prétention de ce dernier au trône castillan, ce qui avait entraîné une guerre désastreuse en 1476, et il réprima la noblesse, dont le pouvoir s'était considérablement accru sous le règne précédent. A la place du militarisme, romanesque et féodal de son père, Jean II développa une politique en apparence plus prosaïque, mais finalement plus glorieuse, d'explorations maritimes systématiques, avec un nouvel objectif prioritaire, celui d'atteindre l'Inde. Bien que Jean II mourût avant que son but fût réellement atteint, c'est à lui que revient le principal mérite de cette expansion coloniale du Portugal. En effet, avant qu'il ne prenne en charge les explorations, en 1474, les Portugais avaient à peine franchi l'équateur; c'est au cours de son règne que Diogo Cam (ou Cão) reconnut le Congo et le sud de l'Afrique (1482-1485), puis que Bartolomeu Dias franchit le cap de Bonne-Espérance (en 1487-1488), et ouvrit ainsi la route vers l'Asie.
Le retour des Indes de l'expédition de Vasco da Gama (1498-1499), chargée d'épices, ouvrit deux décennies d'intense activité, durant lesquelles le Portugal chercha à ponctionner avec avidité les fabuleuses richesses de l'Asie. L'expédition de Cabral, qui découvrit le Brésil par hasard en 1500, aborda, comme Vasco de Gama, à Calicut quelques mois plus tard. L'océan Indien était dès lors contrôlé par les Portugais, ce que confirmèrent la victoire de Francisco de Almeida sur les forces navales musulmanes en 1509 et les conquêtes, par Afonso de Albuquerque, des positions clés du littoral, à Goa (1510), Malacca (1511) et Ormuz (1515).
L'occupation des côtes africaines par les Portugais fut aussi renforcée. Une colonie fut fondée à Macao en 1557, pour contrôler le commerce avec la Chine; les possessions portugaises se trouvaient réparties sur presque toute la surface du globe, sans cependant correspondre à un important territoire. En Asie, l'empire resta en effet strictement commercial, dépendant du contrôle de quelques points clés, sans chercher à s'étendre territorialement aux dépens des royaumes locaux. En revanche, un empire terrestre commença lentement à prendre forme dans les zones secondaires et peu peuplées du Brésil, menacées par les incursions françaises des années 1530 à 1565, et en Angola, après 1575. Le traité de Tordesillas, en 1494, consacre la position éminente du Portugal, et l'assure de larges possessions outre-mer.
Un empire peu dynamique
L'Etat exerça un contrôle strict sur le commerce et sur l'empire, établissant son monopole sur les épices et parvenant à ruiner l'alliance économique entre les Vénitiens et les Turcs ottomans. Cependant, aucun des souverains - Manuel I er , de 1495 à 1521, Jean III, de 1521 à 1557, et les régents, de 1557 à 1568 - ne joua de rôle personnel décisif, leur contribution se limitant à maintenir les priorités établies sous le règne de Jean II: réduction des dépenses au Maroc et relations pacifiques avec l'Espagne, à travers un jeu d'alliances matrimoniales et de nombreux traités afin de s'assurer que l'empire maritime portugais n'entrât pas en conflit avec l'empire espagnol naissant.
Cette nouvelle prospérité permit ainsi aux nobles et au clergé de se livrer à de très importantes dépenses, et entraîna la croissance rapide de la ville de Lisbonne, plaque tournante du commerce. Mais seule une très petite partie de ces richesses fut utilisée pour élargir les bases économiques de l'Etat dans son ensemble. On assista plutôt à l'apparition d'un double système économique, au sein duquel les productions agricoles locales et les produits des manufactures urbaines stagnaient, tandis qu'un nouveau type d'activité commerciale intense ne profitait qu'à quelques petits groupes. De plus, les principaux agents potentiels d'une transformation profonde de l'économie, les juifs portugais, furent victimes de l'intolérance royale et populaire qui, venant d'Espagne après leur expulsion de ce pays en 1492, se répandit au Portugal. L'exemple de l'Espagne et les tensions religieuses engendrées dans toute l'Europe par la Réforme aboutirent également à l'établissement de l'Inquisition portugaise (1536), laquelle finit par limiter très sérieusement le dynamisme et le champ d'action de la vie intellectuelle bouillonnante qui avait commencé de se développer.
Les vieux fantômes du Maroc et de la Castille, apparemment laissés de côté après 1481, recommencèrent à hanter le Portugal lorsque Sébastien (dom Sebastião) accéda au trône en 1568. L'imprudent jeune roi lança le Portugal dans une politique d'agression contre le Maroc qui s'acheva par le désastre de Ksar-el-Kébir (Alcazarquivir, 1578), au cours duquel le roi trouva la mort et l'armée portugaise fut anéantie. Les Aviz, bien qu'extrêmement affaiblis, cherchèrent encore à se maintenir sur le trône malgré les prétentions du roi d'Espagne, le Habsbourg Philippe II. Or les prétentions de celui-ci se trouvaient fondées en raison d'une ancienne politique d'alliances matrimoniales ; après la mort d'Henri le Cardinal, en 1580, les Aviz perdirent le trône, et le Portugal fut annexé par l'Espagne; ainsi prirent fin quelque quatre siècles d'indépendance portugaise, la péninsule Ibérique se trouvant désormais réunifiée sous une seule et même couronne.
L'union avec l'Espagne
L'union avec l'Espagne signifiait la réunion des deux empires coloniaux qui avaient émergé dans les années 1490, ainsi que l'engagement profond du Portugal dans les affaires paneuropéennes des Habsbourgs d'Espagne. La soudaine extension du champ d'action portugais ne fut pas tout d'abord sans intérêt pour son commerce ou sa noblesse. Cependant, comme de nombreux ennemis de l'Espagne devinrent également ceux du Portugal, une des conditions fondamentales qui avaient permis l'essor de l'empire portugais - ses relations pacifiques avec l'Europe - disparut bientôt.
Les Hollandais se montrèrent ses principaux adversaires; ils commencèrent par attaquer en Afrique en 1598, puis s'emparèrent des principales îles à épices des Indes orientales ( Indonésie) en 1605, de Malacca en 1641, de Ceylan en 1658, et, finalement, de la côte de Malabar, au sud-ouest de l'Inde, en 1663. Les Portugais ne conservèrent en Asie que Goa, Macao, Timor, et ce que les Hollandais voulurent bien leur laisser en matière de commerce.
En Afrique, après maintes vicissitudes, les Portugais firent en sorte de se maintenir dans la plupart de leurs possessions. Le Brésil, qui avait développé une importante économie sucrière durant le XVI e siècle, tomba largement aux mains des Hollandais dans les années 1630 et 1640, mais des rébellions locales (1645-1654) le rendirent à la domination portugaise. Ainsi, le premier empire commercial mondial fut réduit à un domaine essentiellement atlantique. Cependant, d'une certaine façon, cet empire était plus puissant qu'avant, car sa base territoriale était désormais plus solide.
La ranc½ur contre la domination espagnole s'amplifia pour des raisons venues tant de la métropole que de l'empire tout entier. L'union avait été proclamée en tant qu'union personnelle; à l'intérieur de celle-ci, chaque partie de la monarchie des Habsbourgs devait jouir d'une autonomie quasi complète. Or, si Philippe II d'Espagne (Philippe Ier de Portugal) respecta cet accord, la logique de la situation conduisit à sa violation de plus en plus fréquente sous le règne de ses successeurs, spécialement dans les années 1630 lorsque le principal ministre de Philippe IV, Olivares, tenta de prélever le plus de ressources possible des domaines des Habsbourgs afin de renflouer les caisses du royaume espagnol à la suite de sa défaite dans la guerre de Trente Ans. Aussi, profitant à la fois d'une révolte en Catalogne et de l'aide de Richelieu, le duc de Bragance se rebella contre Philippe IV. Il fut acclamé roi le 1 er décembre 1640, sous le nom de Jean IV (1640-1656); commença alors la Restauração.
La dynastie des Bragance
Jean IV tint le même rôle que Jean I : l'Espagne étant aux prises avec la France, le roi en profita pour fortifier la défense du territoire, sur mer comme sur terre, et pour développer une stratégie d'alliances. Ce dispositif défensif permit aux Portugais de résister à une nouvelle invasion et de triompher des Espagnols près d'Estremoz (1665). L'Espagne n'avait plus qu'à reconnaître l'indépendance définitive du Portugal (1668).
Assez avisé, en outre, pour reprendre aux Hollandais quelques-unes de ses possessions, le Portugal semblait néanmoins chercher un nouvel essor. La renaissance nationale qui eut lieu sous la dynastie des Bragance ne fut pas aussi florissante que celle qu'avait connue le pays sous la maison d'Aviz. Jean IV, Alphonse VI, Pierre II, et Jean V, qui régnèrent successivement entre 1640 et 1750, se révélèrent tous de piètres monarques. Libéré du joug espagnol, le pays s'installa dans une relation de dépendance vis-à-vis de l'Angleterre, pour préserver sa sécurité à long terme, à la fois contre les Espagnols et les Hollandais. Les nombreuses guerres et la perte du commerce asiatique engendrèrent des difficultés économiques pendant deux générations, à partir de 1640.
Les nouvelles opportunités qui se présentèrent au Brésil, avec la découverte de l'or dans les années 1690 et des diamants dans les années 1720, se révélèrent cependant incapables de transformer l'économie domestique. Bien au contraire, car la dépendance économique du Portugal vis-à-vis de l'Angleterre entraîna une dépendance politique, tandis qu'une série d'accords aboutissant au traité de Methwen (1703) permettait la libre entrée des vins portugais sur les marchés britanniques en échange de l'ouverture du pays à l'écrasante concurrence des industries anglaises de produits manufacturés, notamment textiles. Ainsi, la seule trace positive qui subsistât de l'expansion minière après 1690 fut une nouvelle série de constructions royales somptueuses, spécialement sous le règne du fastueux Jean V (1706-1750).
Ce fut seulement avec l'arrivée du marquis de Pombal, secrétaire d'Etat tout au long du règne de Joseph I er (dom José, 1750-1777), que le Portugal sortit de la léthargie dans laquelle il semblait s'être installé. L'objectif de Pombal était de redonner leur dynamisme à l'économie et à la société portugaises. Ses réformes s'appliquèrent dans tous les domaines: les finances, l'armée, l'éducation, l'agriculture, le commerce, l'industrie et les relations extérieures. Type même du «despote éclairé», Pombal gouverne le pays d'une main de fer jusqu'à la mort du roi. Il modernise le Portugal dans tous les domaines. Deux aspects de son ½uvre peuvent être mis en exergue: l'expulsion des jésuites et la confiscation de leurs biens en 1759 (il obtient même du pape la suppression de leur ordre en 1773), et la création de compagnies à monopole pour lutter contre la contrebande, suivie de l'implantation de manufactures, avec l'aide du Trésor royal.
L'hostilité et même la haine engendrées par l'application de ces mesures, s'ajoutant au fait que Pombal n'était pas de sang royal et ne bénéficiait d'aucun soutien révolutionnaire de la part de la population, conduisirent à une réaction, qui eut lieu aussitôt après la mort de Joseph Ier. Les efforts de Pombal pour la modernisation du pays ne furent pas totalement anéantis, mais, dans l'ensemble, le Portugal redevint ce somnolent pays, qui s'était mué en une sorte de parasite, dépendant économiquement du Brésil et politiquement de la Grande-Bretagne; de plus, le pays n'était prêt à affronter les turbulences bientôt engendrées par la Révolution française et la révolution industrielle.